La nécromancienne d'Eïn-Dor et la vie après la mort (2è partie)

Dans la première partie de cet article, nous avons vu ce que, grâce à la nécromancienne d’Eïn-Dor, nous pouvons apprendre sur l’au-delà. Entendons-nous bien. La nécromancie est formellement interdite dans la Bible. Le texte du Deutéronome est très clair : « On ne trouvera pas chez toi… personne qui… interroge les spectres et les esprits ou consulte les morts (…) Votre Dieu fera se lever un prophète comme moi, et vous l’écouterez » (Dt 18,9-11 ; 15). Rappelons que le roi Saül a établi une législation similaire au Deutéronome : la nécromancie est illégale en même temps que d’autres pratiques occultes et ses pratiquants punis de mort. On notera donc de nouveau qu’un Saül aux abois transgresse sa propre loi pour obtenir de Samuel décédé une prophétie favorable qu’il n’a pas eu de son vivant!


III UNE FEMME FACE AU MYSTERE DE LA MORT


Pour en revenir à la nécromancienne, il est évident que ses pratiques sont condamnables sur un plan moral, en violation totale de la lettre et de l’esprit de la Loi divine. Ceci dit, nous nous situerons sur un autre plan, ce qui peut être révélé sur la personnalité de cette protagoniste. Nous ne savons pas grand-chose d’elle : ni son nom, ni son âge, ni son origine, ni son statut marital, ni sa famille. En revanche, nous pouvons discerner d’autres traits dignes d’intérêt.


Pour commencer, elle est une professionnelle reconnue dans son art, puisqu’elle a une réputation bien établie – ce sont les serviteurs du souverain qui la lui recommandent – et on vient la consulter de loin, malgré le danger : le roi d’Israël doit contourner les lignes ennemies pour la voir.


Si elle est reconnue professionnellement, c’est bien parce qu’elle est compétente et efficace : on lui demande de faire monter du monde des morts l’ombre de Samuel, et l’ombre de Samuel monte. Ce n’est pas rien que de faire revenir un mort. A ce sujet, nous rappelons que deux lignes d’interprétation se distinguent parmi les rabbins, les Pères de l’Eglise, les théologiens catholiques et protestants. Soit c’est bien le prophète sollicité qui se manifeste, soit c’est autre chose : une illusion, un démon, voire une simple charlatanerie. Si les exégètes rabbiniques et catholiques sont partagés, la plupart des protestants optent pour la deuxième option. La venue de Samuel lui-même est en effet très gênante pour la doctrine protestante, qui ne reconnaît pas de relations possibles avec l’âme des défunts avant la Résurrection du Jugement Dernier : pas de Purgatoire, ni même de Paradis et d’Enfer avant le Jugement Dernier, pas de Communion des Saints, pas d’intercession des saints, pas de prières pour les morts. Si on ne peut pas dire que le Samuel de la Bible vient du Purgatoire ou du Paradis, la présence de son spectre à Eïn-Dor ouvre cependant la voie à ces dogmes catholiques.


L’expertise de la nécromancienne s’illustre aussi par la prophétie que le fantôme fait par son truchement : Saül va mourir quelques heures plus tard et c’est bien ce qui va advenir. La théologienne Irmtraud Fischer[1] fait remarquer que la nécromancienne est une vraie prophétesse : « La femme d’En-Dor se présente elle aussi comme une prophétesse. Elle utilise certes des pratiques réprouvées, mais répond aux critères de la vraie prophétie de Dt 13. » A commencer par le fait que ce qu’elle annonce se réalise.

William Blake, La Sorcière d'Endor faisant apparaître le fantôme de Samuel (1783)

Photo: Wikiwand


Négligée par une certaine exégèse biblique andro-centrée, toujours selon Fischer, cette femme est souvent décrite soit comme une affabulatrice, soit une ventriloque, c’est-à-dire une simple caisse de résonnance, soit encore comme une sorte de sorcière païenne louche. Rien ne le prouve. Fischer estime que rien ne permet de dire qu’elle est païenne et non fidèle de la religion d’Israël. Au contraire, le veau qu’elle abat pour le donner à manger au roi (cf. infra), est tué rituellement, en employant le même verbe utilisé pour le sacrifice qu’Elisée fait de ses bœufs lors de son appel par Elie en 1 R 19, 21.


Une autre caractéristique de cette personne est son courage. Elle brave l’interdit royal. Même quand elle a reconnu Saül (v. 12), elle continue son travail, une fois que celui-ci lui a promis qu’il ne lui ferait aucun mal. Encore faut-il qu’il tienne parole.


Enfin, un dernier trait de caractère est son empathie. Alors que le souverain, terrassé par l’annonce de sa mort dans la bataille du lendemain, « se prosterne » (v. 14) et « tombe » (v. 20), elle va prendre soin de lui. Elle va lui proposer à manger, afin qu’il reprenne des forces (v. 21-24).


IV LE SOIN DU CORPS POUR LA VIE


Pourtant, le fait de manger le pain et le veau apprêtés par la nécromancienne pour lui ne va pas empêcher Saül d’aller vers son funeste destin. « Son histoire n’est plus qu’un défilement tragique », nous dit Fischer. Mais c’est pratiquement la dernière expérience de charité qu’il fera en ce bas monde. Quant à son interlocutrice, elle invoque des ombres, tout en comprenant que le corps a une place centrale pour le maintien de la permanence de l’être d’une personne. C’est avec beaucoup de pragmatisme qu’elle prend soin du roi anéanti par la manière la plus physique qui soit : en l’alimentant et en lui prodiguant de l’attention. On peut y discerner une approche quasi maternelle. Cette femme est donc bien ancrée dans la réalité et sait prendre à chaud de bonnes décisions.


En résumé, la nécromancienne montre dynamisme, courage face au danger, empathie envers une personne fragilisée, mais aussi une perception aigüe que la mort n’est pas la fin. En ce sens, elle est une pionnière parmi des consœurs qui ont développé les mêmes qualités. En effet, d’autres prennent soin du corps, vivant ou mort, pour se mettre au service de la vie. Pensons à la concubine de Saül, Ritspah, qui protège les dépouilles des fils et petits-fils de ce dernier (2 S 21). Injustement exécutés lors d’une vendetta, leurs cadavres sont exposés sans recevoir de funérailles. Il faut alors l’obstination de Ritspah pour faire un sit-in à leur côté à l’entrée de la ville où ils sont crucifiés. Elle empêche ainsi charognards et prédateurs de profaner leurs corps. Ce n’est que quand le roi David apprend le courage de cette femme à garder ces défunts qu’il agit et autorise leurs obsèques. Ils sont alors proprement enterrés et la vie peut reprendre son cours : « Après quoi, Dieu se montra favorable envers le pays. » (v. 14).


De même, après la mort du Christ, les quatre évangiles nous présentent des Saintes femmes venant au tombeau pour prendre soin de sa dépouille. C’est cet acte d’attention à la dignité du corps, même mort, qui leur ouvrira la révélation de la vie plus forte que la mort : l’annonce de la Résurrection leur est faite.


Il n’est pas encore question de résurrection dans la nuit d’Eïn-Dor, ni pour Ritspah veillant ses fils et les petits fils de Saül. Les Saintes femmes croient peut-être en la résurrection, mais n’en ont pas encore fait l’expérience. Pourtant, ces figures de femmes nous montrent que la mort n’a pas le dernier mot et que l’attention concrète à l’autre, vivant ou mort, ouvre la voie à davantage de vie d’une manière ou d’une autre.


Christel Koehler

NOTES [1] I. Fischer, « La femme d’En Dor : vraie et fausse prophétie en Terre promise », Des femmes messagères de Dieu. Le phénomène de la prophétie et des prophétesses dans la Bible hébraïque. Pour une interprétation respectueuse de la dualité sexuelle, coll. Lire la Bible 153, Cerf-Médiaspaul, Paris, 2009 (trad. de Gotteskünderinnen, 2002), 177-211.

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