Les femmes de la Bible, oui, mais sans naïveté

Lorsqu’on réfléchit aux grandes figures de femmes présentes dans la Bible, on se trouve face à une ambivalence : elles relèvent de l’exception, de l’extraordinaire, tout en étant au service d’un mode de fonctionnement en société qui est patriarcal[1]. Comment expliquer ce paradoxe?


Les femmes de la Bible, même si elles sont considérées comme des héroïnes, ne sont jamais des révolutionnaires, au sens où elles se conforment et se soumettent finalement à l’organisation sociétale qui est celle de leur temps. Les femmes ne la Bible n’ont pas non plus de prétentions « féministes », pour ainsi dire. Elles femmes n’échappent pas à la mentalité patriarcale de la société dans laquelle elles vivent :


- Exemple de Ruth : Oui, elle parvient à faire perdurer la lignée de Juda qui est celle du grand roi David. Mais le fils auquel elle donne naissance (Obed, qui sera le père de Jessé, lui-même père du grand roi David) est considéré légalement comme le fils de Noémi, selon la loi du rachat/lévirat qui avait pour but de « relever le nom » du mari décédé, en l’occurrence Elimelek, mari de Noémi. Ruth n’est qu’un simple maillon dans ce système. Elle est in fine au service de ce mode d’organisation bien patriarcale. Immédiatement après, elle disparaît et on ne reparlera plus d’elle, excepté dans la généalogie du Christ en Mt 1.

- Exemple de Judith : Oui, elle parvient à tuer le général ennemi Holopherne. Mais ce qui est mis en évidence, ce sont ses qualités féminines bien ambiguës, celles de la séduction :

« Elle chaussa ses sandales, mit ses colliers, ses anneaux, ses bagues, ses pendants d’oreilles, tous ses bijoux, elle se fit aussi belle que possible pour séduire les regards de tous les hommes qui la verraient. Puis elle donna à sa servante une outre de vin et une cruche d’huile, remplit une besace de galettes de farine d’orge, de gâteaux de fruits secs et de pains purs, et lui remit toutes ces provisions empaquetées. » (Jdt 10, 4‑5)

Ces femmes sont et restent donc in fine au service des valeurs androcentriques d’une telle société, même si elles sont parfois parvenues à agir à contre-courant du rôle qui leur est normalement assigné afin de sauver une situation extrême.


“Surtout dans les moments de crise et d'incertitude, dans les moments où les défis les plus difficiles doivent être relevés, dans les situations où un plus grand élan d'espoir est nécessaire, lorsqu'un complément d'authenticité humaine, de radicalisme et d'héroïsme est attendu, alors Dieu agit à travers les femmes. Dans l'Ancien Testament, la femme apparaît comme le lieu dialectique entre la faiblesse humaine et la force divine, la preuve authentique de ce que les êtres humains sont capables de faire avec l'aide de Dieu.”[2]

Il faut savoir que, dans une société androcentrique, la femme est considérée comme un « moyen faible ». C’est justement parce qu’elles sont des êtres de moindre importance qu’elles deviennent des instruments privilégiés à travers lesquels la puissance de Dieu peut se déployer. Alors, non pas malgré le fait d’être femmes, mais précisément parce qu’elles sont des femmes, elles deviennent des interlocutrices de Dieu et même ses partenaires dans l’œuvre du salut. Leur faiblesse et leur secondarité (dans lesquelles on les a cataloguées) deviennent en fait un moyen privilégié pour que Dieu agisse.


Ce n’est donc pas la féminité en tant que telle qui est louée à travers ces personnages féminins, mais c’est justement leur faiblesse qui est mise en évidence afin de manifester le pouvoir démesuré de Dieu qui peut agir même à travers les moyens les plus pauvres ! Ce qui contribue à souligner l’immense pouvoir de Dieu et le manque de foi des hommes (mâles) en ce pouvoir.


Partout où une victoire est obtenue par la femme, la Bible nous rappelle que « ce n’est pas par la force que l’homme triomphe » (1 S 2, 9), comme le chante Anne dans son cantique.


D'autres femmes de la Bible en témoignent :


- Déborah, juge en Israël. Elle convoqua et entraîna dix mille hommes à la suite de Baraq pour vaincre les Cananéens. C’est sa présence sur le champ de bataille qui donne le courage à l’armée d’aller au combat. Mais la victoire n’est obtenue par cette armée, mais bien par la main d’une autre femme, Yaël qui tue Sisera (Jg 4). Ce général meurt déshonoré, car il fuyait avant d’être tué par la main d’une femme. Et en plus il meurt à l’intérieur de la maison, espace domestique qui est l’antithèse du lieu de bataille ! La victoire obtenue par la main de Yaël sert plus à humilier Sisera et à souligner les circonstances ridiculisantes de sa défaite plutôt qu’à exalter le courage féminin.

- Judith met l’ennemi en déroute en tuant Holopherne. Judith n’a pour arme que sa beauté naturelle, transformée en arme par la séduction. Elle incarne l’attitude de pauvreté avec laquelle il faut se confier à Dieu :


« O Dieu, ô mon Dieu, exauce la pauvre veuve que je suis » (Jdt 9, 4)

L’arrogance des forts, c’est-à-dire de ceux qui ne s’appuient pas sur Dieu, est brisée par une main de femme :

« Brise leur arrogance par une main de femme. » (Jdt 9, 10)

- La reine Esther qui sauve son peuple de l’extermination en tremblant, car elle a rsiqué sa propre vie :


Comme l’écrit Anne-Marie Pelletier[3] :


« Le texte biblique atteste qu’il n’y a de puissance de Dieu en l’homme que là où celui-ci se déprend de ses assurances, qu’il s’agisse du nombre de ses chars ou des sacrifices qu’il offre à Dieu, là où il consent à reconnaître son impuissance à vivre à la hauteur où Dieu l’appelle. »
« C’est pourquoi la reine Esther est une figure étonnante de cette assurance, mélange de faiblesse et d’audace en celle qui se présente au roi Assuérus rayonnante de splendeur après d’être tenue devant Dieu en pauvre suppliante : « O Dieu, dont la force l'emporte sur tous, écoute la voix des désespérés, tire-nous de la main des méchants et libère-moi de ma peur ! » (Est 4, 17z) »[4]

Sa force, Dieu l’utilise pour disperser les superbes, renverser les puissants et surtout pour élever les humbles ! Relisons le Magnificat de Marie. Ce chant annonce le renversement de l’ordre des puissants de ce monde, alors même qu’il est chanté par une jeune fille de 12 ou 13 ans…


« 51 Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. 52 Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, 53 Il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. » (Lc 1, 51‑53)

- N’oublions pas que c’est en parlant de deux femmes que Dieu réaffirme que rien ne lui est impossible :

A Abraham, parlant de Sarah : « y a-t-il rien de trop merveilleux pour Dieu ? » (Gn 18,14)
A Marie, parlant d’Elisabeth : « car rien n’est impossible à Dieu. » (Lc 1, 37)

« Femmes, elles appartiennent à cette part du peuple vouée à la secondarisation, voire à l’humiliation dans un monde foncièrement patriarcal. Pourtant, ce sont elles qui sont alors constituées en partenaires de Dieu, choisies pour devenir son bras pour le salut du peuple. »[5]

Emanuelle Pastore


NOTES

[1] Certains exégètes, comme Carol Meyers (C. L. Meyers, Contesting the Notion of Patriarchy: Anthropology and the Theorizing of Gender in Ancient Israel, in A question of Sex?, Gender and difference in the Hebrew Bible and beyond, Edited by Deborah W. Rooke, Sheffield, Phoenix, Press, 2009, p. 84-105), affirment que le système sociétal de l’Israël Ancien correspondrait plus à une « hétérarchie » qu’à une « patriarchie ». Hétérarchie : « Système d’organisation qui se distingue de la hiérarchie parce qu’il favorise l’interrelation et la coopération entre les membres plutôt qu’une structure ascendante » (Wikipédia). Par ailleurs, même l’idée qu’on se fait du patriarcat doit être nuancée. Le patriarcat n’est pas seulement la domination des hommes sur les femmes. Plus la famille est de rang social élevé, puis la femme participe au pouvoir. Sarah a plein pouvoir sur son esclave Agar (Gn 16,6), par exemple. Et Jézabel, épouse du roi Achab, prend des initiatives qui sont loin d’être anodines. [2] Maria Ko Ha Fong, “Ester, el cambio de la mala suerte”, in Nuria Calduch-Benages, Mujeres de la Bíblia, Ed. PPC, Madrid, 2018, p. 96. [3] « Parrhésia, l’assurance des cœurs pauvres », dans Demain l’Eglise, J. Duchesne et J. Ollier, Paris, Flammarion, 2001, p. 101-108. [4] A.-M. Pelletier dans « Parrhésia, l’assurance des cœurs pauvres », dans Demain l’Eglise, J. Duchesne et J. Ollier, Paris, Flammarion, 2001, p.107-108. [5] Anne-Marie Pelletier, Débats éthiques, sagesse biblique, p.49.


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